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Les Mondes invisibles de Stéphane Bouillet

Interview dans le magazine Be Artist de mars 2022, retranscrit ici avant corrections

Les mondes invisibles de Stéphane Bouillet

Corps féminins torsadés, amours anthropophages, monstres métamorphes, scènes d’horreur et fétichismes, rappelant pour certaines les estampes japonaises mettant en scène des pieuvres enlaçant de leurs tentacules des femmes alanguis par l’orgasme, les univers de Stéphane Bouillet sont multiples. Ce dessinateur en effet fusionne les genres, créant des univers dystopiques lovecraftiens peuplés de corps torturés, s’inscrivant eux-mêmes dans des paysages urbains anarchiques ou une végétation toute puissante, implacable. Découvrons dès lors ces mondes invisibles ensemble !

Pouvez-vous nous révéler votre parcours? Vous avez été, avant de vous lancer dans l’illustration et la bande dessinée, vétérinaire et photoreporter engagé. Comment ces expériences se sont-elles imbriquées ensemble?

En fait, j’ai réellement commencé à dessiner sur les bancs de l’école vétérinaire de Lyon parce que je m’embêtais en cours. De fil en aiguille, j’ai dessiné des planches de BD dans Le Point, fanzine de l’école. Avec le recul, j’ai compris que j’avais choisi ce métier à la fois pour le soin et la faune sauvage, deux aspects très présents dans le chamanisme avec les guérisseurs et les animaux de pouvoir.
Une fois sorti de l’école, j’ai fait ma thèse
en Guadeloupe puis j’ai travaillé au Parc Safari
de Peaugres et participé à la réintroduction de Chimpanzés en République du Congo. C’est là que j’ai compris que les zoos ne sont ni plus ni moins que des prisons et que la protection de la faune sauvage passe obligatoirement par la préservation de ses habitats naturels. Mais c’est aussi au Congo, et plus tard à Mayotte, que ma photo passe de l’animalier au social-humaniste-écolo en écoutant les récits de nos aides congolais, enfants soldats pendant la guerre de 1997. J’ai continué à voyager comme vétérinaire (Guyane, Réunion, Guadeloupe) et comme photoreporter sur des sujets écologiques, sociaux et humanistes : agent orange au Viêt Nam, l’explosion de l’usine de pesticides à Bhopal, réfugiés tibétains, héroïnomanes de Calcutta, déconstruction de tankers au Bangladesh...
La mort de ma mère en 2007 remet en question ma vie et je crée mon entreprise comme photographe auteur en 2009, Remedact (Regarde, Médites, Agis !), puis j’arrête d’être vétérinaire en 2010. En 2011, je me remets au dessin, car la photo est trop limitée pour parler des mondes invisibles. En 2012-13, Sasabudi, un énorme projet sur 365 jours, mêle autoportraits quotidiens, écriture et illustration. Textes et dessins fusionnent en bande dessinée. La boucle est bouclée : j’ai mis 12 ans à revenir à mes premiers amours. Ai-je perdu 12 ans ? C’est une question sans réponses... Trouver notre place dans le monde est pourtant simple : il suffit de faire son ikigai, un superbe outil japonais pour comprendre notre mission, passion, profession et vocation dans le monde ! (bouillet.art/ ikigai)
En 2014 et 2015, j’ai crapahuté à Tchernobyl et Pripiat pour une ultime commande avant d’abandonner définitivement la photo. Sur place, j’ai compris que le nucléaire ne sera jamais une solution : la meilleure énergie est celle que l’on ne consomme pas. L’ultime solution serait donc une décroissance et une relocalisation : la sobriété heureuse de Pierre Rabhi, très éloignée des politiques actuelles basées sur une surconsommation.

En 2021, vous avez sorti une BD manga (La Jungle maudite, T1 de la trilogie La Folie des lucioles). Pour cela, vous avez notamment créé les éditions Mondes invisibles et fait une campagne sur Ulule. Comment s’est déroulée cette aventure?

Du côté de la BD, elle est issue d’un rêve : des lucioles tuent un homme dans une jungle. Pour essayer une nouvelle machine à écrire, j’ai tapé cette histoire, dans un état second, et j’ai décidé d’en
faire un fanzine, puis en déroulant le fil, un one-shot et finalement une trilogie ! J’ai mis longtemps à comprendre pourquoi cette histoire s’était imposée à moi : elle raconte comment un peuple se soulève et reprend les rênes de son existence grâce à sa spiritualité ancestrale, le vaudou entre autres. Il est toujours question de social, d’humanisme et de mondes invisibles ! Et, en fait, cette histoire tisse un parallèle plus étroit qu’il n’y parait avec le Covid et la soumission des peuples aux élites transhumanistes, et peut-être quelque part démoniaques.
Pour la campagne de financement participatif, c’est à la fois indispensable, mais énergivore, de même que l’autoédition, notamment pour le côté communication/diffusion/distribution.
Cela dit, on peut se cantonner aux festivals, et c’est alors beaucoup plus simple, sauf que ces mêmes évènements sont interdits par cette maudite oligarchie qui a fait une OPA sur le monde occidental. Heureusement, le peuple se réveille...
Remedact, associé à la photo, devient en 2021 Les Mondes invisibles : tout ce qui n’est pas visible à l’œil nu me passionne, car je suis persuadé que le monde purement physique ne représente que 10 à 20 % de la réalité totale, holistique. Pour asseoir leur pouvoir, les scientistes et transhumanistes nient ces réalités, mais elles commencent à être prouvées, notamment grâce à la physique quantique. Nous entrons donc dans un Nouveau Monde, pluriel et fascinant, où les médecines parallèles et les diverses spiritualités seront progressivement reconnues et acceptées.

Vos illustrations (notamment celles présentes au sein des fanzines BETA) semblent mêler plusieurs mondes : la culture nipponne, l’humain fait partie intégrante de la Nature. Ils sont complètement déconnectés du sacré.

Mon univers artistique est holistique, comme la thérapie : il englobe des personnages évoluant dans un monde physique nouveau (découverte), assaillis par des émotions qu’ils ne contrôlent pas toujours (les « passions » bouddhistes : haine, colère...), provoquant chez d’autres personnages des troubles mentaux/ psychologiques. Pour sauver son âme, le protagoniste doit se dépasser, évoluer dans ses pensées, paroles et actes afin de se reconnecter au sacré perdu, tout en fusionnant avec une Nature protectrice et apaisante.
Une bonne histoire devrait parler à tout le monde : notre âme s’incarne dans un corps à la naissance avec la mission de se débarrasser de ses bagages (karma/généalogie) et de trouver sa place dans le monde (accomplir sa destinée). La plupart d’entre nous connaitront l’amour et donc souvent le sexe, et en feront une pratique sacrée, un défouloir ou une manière de dominer autrui. Puis nous connaitrons la mort de nos parents, nous rapprochant des questions existentielles de la vie : qu’est-ce que je fais là ? Qu’est-ce que la mort ? Or notre monde complètement déconnecté du sacré n’offre
aucune réponse à ses questions. Les philosophies bouddhistes, et bien d’autres, y travaillent depuis des millénaires. Force est de constater que les pays qui se disent « développés » sont pris au piège d’un mental démesuré et de l’ego qui va avec, au point avec ses yokai, ses geisha et ses tengu; la spiritualité et la religion, matérialisées par les figures iconiques de la chamane, de la sorcière et du Bouddha; et enfin le sexe et l’érotisme... Dès lors, comment décririez-vous votre univers artistique ? Et que cherchez- vous à faire naître comme émotions chez vos lecteurs ?
En fait, je ne cherche plus rien du tout : je fais ce qu’on me dit ! (rires) Certes j’ai mis le nez dans les classiques du scénario (Robert McKee et Yves Lavandier), mais tout devient limpide quand on est à sa place : mon ikigai me disait (en 2019) « Soigner le monde par le biais de bandes dessinées exprimant l’écologie mystique ». J’ajouterais aujourd’hui « Reconnecter l’humain au sacré ». Ce sacré est partout, mais surtout dans la Nature et à l’intérieur de nous, à travers le sexe sacré et l’amour entre autres. Les scientistes et transhumanistes, par manque de sacré dans leur vie, ont peur de la mort, car ils ne la comprennent pas, et veulent donc la transcender grâce à la technologie. Ils n’ont pas compris que la mort fait partie intégrante de la vie, tout comme que certains pensent pouvoir transcender la mort physique et changer le climat...
J’adore le Japon, car il y règne un profond respect de l’humain et de la nature : élémentaires, les Japonais sont tous bouddhistes et animistes ! Dans nos pays occidentaux, nous avions le chamanisme (grotte de Lascaux), le druidisme, détruits par le christianisme, détruit par la science, détruits par le scientisme qui lui-même s’autodétruit. La boucle est bouclée : retour au chamanisme et au bavardage des esprits :)

Quels auteurs ou artistes vous ont influencé ? Vous évoquez sur votre site notamment Charles Burns, Daniel Clowes ou encore John Everett Millais.

Millais et d’autres (J.H. Füssli...) m’inspirent juste pour des doubles pages du manga La Folie des lucioles. J’aime bien Clowes, mais sans plus. En revanche Charles Burns fut un tournant dans ma pratique, lorsque je suis passé de la plume au pinceau. Mais plus que la forme (style graphique), c’est aussi le fond que j’aime de Burns : il a aussi un fort attrait pour le bizarre/horreur, et le social. Moebius est incontournable, là aussi autant
pour son trait épuré que pour la mythologie et le sacré que son œuvre dégage. Moebius était à sa manière, comme Druillet, une sorte de chamane/ medium, ou de génie comme l’entend William S. Burroughs : l’auteur n’est pas le génie, il est habité par le génie dontil délivre le message. Robert Crumb, par ses délires obsessionnels et le fait
qu’il a laissé libre court à ce qui lui passait par la tête, m’a définitivement libéré de l’autocensure. Shigeru Mizuki et d’autres mangaka comme Suehiro Maruo et Junji Ito, ont complété le tableau japonais concernant les yo ̄kai, l’ero-guro et l’horreur, sans oublier leurs ancêtres Katsushika Hokusai, Utagawa Hiroshige, et Utagawa Kuniyoshi pour leurs estampes du Japon, geisha, et yo ̄kai.
Sorti de la BD, j’ai également une forte inspiration par les écrits de Lovecraft, Jodorowsky, et tout ce qui est ésotérique, du bouddhisme au chamanisme en passant par le vaudou, sans oublier un des meilleurs concentrés de tout ça : les anime de Hayao Miyazaki, fortement animistes et qui se conjuguent à tous publics.

Quels outils, logiciels et matériels utilisez-vous pour réaliser vos œuvres numériques ?

Mes œuvres sont avant tout traditionnelles : encre de Chine (parfois même en bâton) au pinceau sur papier coton, même si mes colorisations sont souvent
faites sous Clip Studio Paint (sinon, c’est à l’aquarelle) que j’utilise aussi pour mes croquis et gestion de pages en bande dessinée. La Jungle maudite est presque entièrement numérique et réalisée sur iPad. Je travaille sous Mac depuis des années, mets en page avec InDesign. J’ai depuis remplacé l’iPad par une Cintiq 24”, mais me tâte pour revenir au tout traditionnel (fatigue des yeux, consommation énergétique, éternels retours en arrière...).

Quels projets (ou aventures) vous attendent en 2022 ?

Je travaille actuellement sur le tome 2 de La Folie des lucioles : Le Bois Caïman, qui nous emmènera (de concert avec notre propre réalité, j’espère), vers un retour au sacré et au souverainisme de nos corps, pensées, paroles et actes. 2022 sera spirituel ou ne sera pas.Il est temps pour les peuples du monde entier de s’affranchir des lobbies des multinationales transhumanistes, à travers une reconnexion au sacré et à la liberté individuelle. Notre corps nous appartient totalement et nous seuls savons ce qui est bon pour nous. Aucun diktat ne devrait nous dire quoi faire, quoi penser et encore moins quoi croire.
 

Le mot de la fin. Quelque chose à ajouter ?

Parce que j’ai moi aussi beaucoup cogité, un conseil aux créateurs : dessiner tous les jours (carnet de croquis au besoin) permet de progresser, de faire
des erreurs essentielles dans l’évolution et la mise en place de votre style, qui doit parallèlement servir les émotions que vous voulez transmettre à travers cet art qu’est la BD. Beaucoup d’auteurs bloquent sur le style, la technique et le matériel : certes, il est important
de trouver son média et son matériel de prédilection,
mais la question essentielle n’est pas tant la forme que le fond. Que voulez-vous dire ? Mon propre ikigai m’a répondu : reconnecter l’humain au sacré et à la Nature. LA voie principale est la transe : rêve (éveillé ou non), danse, chant, yoga, méditation, sport, sexe, plantes de pouvoir, écriture automatique...
La reconnexion au sacré, c’est comprendre qu’une personne ivre peut parfois « perdre ses esprits »,
car l’alcool est une clé qui a ouvert les portes de la perception, laissant parfois entrer un/des esprits néfastes à l’origine de violence/dépression. C’est comprendre que les schizophrènes sont des chamanes hypersensibles qui devraient apprendre
à maîtriser leurs dons et à se protéger/nettoyer et retrouver leur énergie propre, leur âme d’enfant intérieur. C’est comprendre quand on dit Il a « repris ses esprits » (sous la douche froide par ex.) ou
« tu (ton esprit originel) es à côté de tes pompes (ton corps physique) ». C’est comprendre que les idées de génie ne viennent pas du mental/cerveau, mais bien d’un esprit qui vous souffle une beauté intérieure, faisant de l’auteur un simple messager...

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